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The King is gone, but the Thrill remains

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Le 14 mai 2015, le roi du blues s’éteint. C’est le 15 au matin que je découvre la triste nouvelle. Quelques larmes sont versées avant l’épreuve la plus importante de toute ma licence. Qu’importe, le Roi n’est désormais plus.
Ce n’est pas un hasard si ce premier article est consacré à Riley B. King, ambassadeur même de la musique blues. Exemple de longévité et de créativité musicale, il représente tout ce que les amateurs de musique blues peuvent aimer: une voix chaude, comptant peines de coeur et déboires, une guitare toute en simplicité, capable de faire frissonner l’auditoire à la moindre note. Lenny Kravitz a, selon moi, exprimé au mieux ce que le King était capable de faire à la guitare:

« N’importe qui pourrait jouer des milliers de notes mais ne pourrait pas exprimer ce que tu (B.B King) dis en une seule. »

D’une humilité infinie, le King ira jusqu’à remercier les égéries du rock des sixties et seventies, telles que les Rolling Stones, sans qui il estime que son succès n’aurait pas eu lieu. En effet, sans les groupes de Rock’n’Roll qui s’inspiraient allègrement de musique afro-américaine, ces musiciens n’auraient peut-être jamais connu la popularité qui leur a tendu les bras par la suite. Lui, le musicien noir ayant grandi dans une Amérique schizophrène et ségrégationniste, sera ému aux larmes lors d’un concert à San Francisco en 1967, alors qu’une audience composée de jeunes blancs éduqués, représentant la future « élite sociale », lui réserve une ovation avant même le début du show.

Une illustration d’un passage de l’Histoire des États-Unis

C’est en septembre 1925, dans une plantation du Mississippi que le futur roi voit le jour. Élevé par sa seule mère jusqu’à ce qu’elle décède à ses 9 ans, la vie du jeune prince se résume alors à la cueillette du coton pour différents propriétaires. Avec du recul, ce contexte apparait comme favorable à l’éclosion d’une figure majeure du blues. En effet, il est impossible de dissocier l’émergence de la musique blues du passé ségrégationniste des États-Unis. Avant de devenir un style musical à part entière, le blues était avant tout un chant de travail, permettant aux ouvriers noirs d’exprimer leurs peines.
Or le Mississippi était connu pour être l’un des États dans lequel la ségrégation fût particulièrement violente, et ce jusqu’à la fin des années soixante. Terre fertile du blues, le Mississippi voit des artistes tels Son House, Robert Johnson, Mississippi John Hurt ou encore Willie Dixon développer leur blues le long des chemins guidant à ses nombreuses fermes. C’est vers ses quatorze ans que Riley commence à côtoyer son instrument de prédilection. Ayant retrouvé son père depuis peu, il s’exprime à travers différentes chorales de gospel.

Âgé d’une vingtaine d’années, le musicien décide, comme nombre de ses contemporains, de quitter son Mississippi natal pour connaître l’essor des villes industrielles. Il fuit donc un Sud ancré dans la tradition ségrégationniste pour Memphis, Tennessee, figure de prospérité musicale. À l’instar du Chicago de l’époque, Memphis fait figure d’abondance pour la création musicale. Il fréquente alors Beale Street, rue mythique de la ville où de nombreux restaurants, clubs ou bars (majoritairement tenus par des afro-américains) permettent à des artistes de donner des concerts de blues ou de jazz. En parallèle, il est employé dans une radio de West Memphis où Sonny Boy Williamson, deuxième du nom, lui demande de jouer pour lui sur des spots de publicité mais aussi de s’occuper de la diffusion de musiques afro-américaines telles que le jazz ou le swing. Il s’y forge une réputation et le surnom de Beale Street Blues Boy ne tarde pas à lui être attribué. Le trône est en place, ne manque plus que la couronne.

B.B enregistre pour la première fois en 1949. Il continuera à sortir régulièrement des enregistrements qui le porteront vers sa gloire, et ce jusqu’à la fin de sa carrière musicale. Il atteint une popularité sans précédent durant les Sixties, lui permettant de jouer quotidiennement aux États-Unis. Il déménage alors pour Los Angeles et devient enfin King. B.B King. Fort de sa nouvelle aura et d’une certaine image de représentant d’une partie de la population noire américaine, il ira jusqu’à organiser un concert avec Buddy Guy et Jimi Hendrix le 4 avril 1968, jour de la mort de Martin Luther King, en hommage à ce dernier.
L’ouverture d’un club à son nom en 2000 en plein coeur de Manhattan est emblématique du chemin parcouru par B.B King. En effet, comment pouvait-il un jour imaginer ouvrir une vitrine du blues, musique afro-américaine, dans le quartier le plus touristique de la ville de New York City alors qu’il a côtoyé dans sa jeunesse lynchage et traite particulière pour les individus de couleur ? De même, il fût invité à jouer en février 2012, avec d’autres figures de la musique blues, pour Barack Obama à la Maison Blanche. Tout un symbole.

 

The Old Store, Pilottown, LA 4/08
The Old Store, Pilottown, LA 4/08

 

Lucille’s Sound

Il est impossible de dissocier le nom de B.B King à celui de Lucille.

Sa guitare, son alter-ego. Plusieurs légendes content la raison pour laquelle l’instrument de B.B se prénomme ainsi. La plus plausible est dictée par le King lui-même sur la chanson éponyme à sa guitare.

Lors d’un concert dans un juke-joint en Arkansas, une bagarre éclate et dégénère, engendrant un incendie au sein de l’établissement. B.B King en sort indemne et apprend que la bagarre a été déclenchée pour une femme prénommée… Lucille. Lucille est à la fois celle qui a sauvé Riley en lui permettant de s’émanciper d’une vie agricole, celle qui lui a apporté célébrité et confort financier, celle qui lui a offert les femmes, celle qui, selon ses dires, lui a permis de sortir sans blessure d’un accident de voiture. Mais Lucille porte aussi les démons du Roi puisqu’elle est l’instrument qui transpose ses peines en musique, réclamant toujours plus de mélancolie pour s’exprimer.
Et B.B King sait contenter Lucille comme personne ne le pourrait.

Il manie sa guitare, aussi imposante, délicate et charismatique que lui, de manière subtile, légère et douce. Il se spécialise dans la technique du vibrato, consistant à faire vibrer la corde de son choix à l’aide de sa main gauche pour obtenir une note suave, longue et emplie de sensualité. De plus, il sait ménager Lucille en aérant son jeu, laissant les musiciens composant ses différents groupes s’exprimer à leur tour. Ce jeu spécifique, mélange de gammes majeures et mineures, permet d’obtenir un phrasé blues accompagné de sonorités jazz qui donne à Lucille une expression savoureuse, digne, vous déchirant le coeur à la moindre complainte.
Mais le King ne se contente pas de jouer. Il assure tout au long de ses chansons un chant chaud, charnel, plaintif. Le fait qu’il ait participé à des chorales de gospel et qu’il se soit nourri par le jazz, entre autres lors de son passage à Memphis, ne sont pas étrangers à sa façon de chanter. Un jeu de réponse se met en place entre le Roi et sa reine, tous deux se portant mutuellement. Lorsque l’un gémit, l’autre lui rend ses maux, si Lucille s’embrase, alors le King s’emploie à porter sa voix. S’en suit un jeu sensuel, une parade à nature érotique entre les deux membres royaux.
De même, le jeu scénique de B.B King s’exprime tout en retenue. Debout ou assis au centre de la scène, il se contente de jouer et de chanter de manière sobre. Cependant, il est indéniable qu’à la moindre de ses mimiques, qu’à chaque mouvement de doigt sur le manche de sa guitare, il est capable d’apporter émotion et plaisir à son public.

 

Juke-Joint
Juke-Joint

 

Héritage

Couronné par pas moins de 15 Grammy Awards, avec plus de 20 albums studios, des tournées aux quatre coins du monde (des États-Unis, bien sûr, en passant par l’Europe, mais aussi l’Afrique, l’Asie), et des nominations au Blues Hall of Fame et au Rock’n’Roll Hall of Fame, B.B King laisse derrière lui un patrimoine musical digne d’un véritable empire.
Outre cette contribution comptable de l’oeuvre de B.B, il est important de souligner l’influence majeure qu’il a eu sur le Blues et sur l’ensemble des styles musicaux qui s’en inspireront. En s’entourant de sections de cuivres, en rajoutant des voix de femmes en choeurs comme lors des gospels, il tranche avec le traditionnel blues du Delta qui se limite souvent à un homme accompagné de sa guitare ou de son harmonica. Il a tenu son rôle de précurseur à merveille, si bien qu’aujourd’hui personne n’est choqué d’entendre une formation jazz au sein de morceaux intrinsèquement blues.

Eric Clapton, récemment, n’hésitera d’ailleurs pas non plus à s’entourer de Wynton Marsalis et de son big band de jazz pour reprendre des classiques blues au Lincoln Center.

L’aura du Roi ne s’arrête pas là. Son phrasé si particulier à la guitare a inspiré une pléiade de musiciens: Keith Richards, Eric Clapton, Jimi Hendrix, Buddy Guy, ont tous puisé à un moment de leur carrière dans les sonorités du King.
De même, des artistes actuels comme John Mayer ou Gary Clark Jr. interprètent à leur manière ce son si particulier. Car, même si l’âge d’or du blues semble révolu, de nombreuses jeunes pousses continuent de perpétuer la tradition de la musique du diable. Grâce à son club, B.B King continue après sa mort à faire connaître des artistes de cette scène à un public multiple.

 

La mort de Riley a rappelé au monde qu’aucun roi, aussi talentueux soit-il, ne peut être éternel. En revanche, tous ne peuvent se targuer de laisser comme héritage une dynastie aussi riche que la sienne. Influence majeure de la musique nord-américaine de la seconde moitié du XXème siècle, il continuera de marquer de manière indirecte la direction que prendra la musique dans le futur.
Le chagrin et le respect ne se sont pas limités au monde du blues à l’heure des condoléances. De plus, la nouvelle de sa mort a percé les frontières musicales puisque le journal Le Monde en avait fait sa une, alors que le couple Clinton s’est joint au président Obama pour souligner l’immense carrière du guitariste et la manière dont il a marqué la culture américaine.
Rendant son dernier souffle à son domicile de Las Vegas, le King est aux antipodes de la traditionnelle mort guettant les bluesmen. Malgré une rumeur d’empoisonnement, démentie rapidement, aucune lame ne s’est approchée de lui à cause d’une quelconque querelle alcoolisée à propos d’une femme au fin fond du Bayou louisianais. Le diable lui a même offert le privilège d’honorer une dernière fois Beale Street, là où tout a commencé, comme pour lui montrer le respect qu’il mérite après avoir porté cette musique mystique pendant toutes ces années.
Même si je n’ai jamais eu la chance de communier avec toi lors d’un de tes passages sur scène, je savoure quotidiennement ta musique et me demande si je pourrais un jour cesser d’être transporté par la moindre apparition de ton gracieux vibrato. Mes veines sont aussi bleues que les notes que tu as gravées à travers Lucille.
Merci.

 

B.B King & Lucille
B.B King & Lucille

Pour illustrer :

B.B King – Lucille
B.B King – Guess Who
B.B King – The Thrill is Gone

Pour les anglophones, je vous renvoie à l’excellent documentaire appelé B.B King The Life of Riley. Regroupant hommages, images d’archives ou interviews de B.B King, il permet d’en apprendre plus sur l’immense vie du joueur.

Sources :
Le Nouveau Dictionnaire du Rock, Michka Assayas, 2014, Robert Laffont, collection Bouquin
Soul Bag Magasine, N°220, Oct – Nov – Déc 2015

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Antoine Roché

Enfant des années 90, guitariste et étudiant en production musicale, c’est à travers mes articles que je vais vous faire partager ma passion pour l’univers de la musique, rempli de notes et de sentiments. Si le blues, le rock et le hip-hop sont mes domaines de prédilections, je reste néanmoins à l’écoute des différentes tendances du moment.

2 commentaires

  1. ManjuKay

    Bon travail bien documenté !
    ça fait zizir

  2. Achid,Semakan Status Penerimaan Permohonan Kemasukan ke IPTA boleh dibuat mulai 3 April 2009 hingga 13 April 2009 dan Semakan Status Keputusan Permohonan Kemasukan ke IPTA boleh dibuat pada penghujung bulan Jun. Kedua-dua semakan boleh dibuat secara online.

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