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Jonwayne dégaine le Colt pour Rap Album Two

Jonwayne Rap Album Two
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Lunettes sur le nez, longs cheveux légèrement bouclés, barbe de rigueur et joues bombées. A première vue, Jonwayne n’a pas l’allure habituelle d’un rappeur, plutôt celle de l’enfant béni de Bethléem. Sous ses airs de grand timide introspectif, ce jeune artiste de 26 ans au patronyme de légende du Western débarque avec un album plein de sentiments. « I don’t look like a rapper, but yeah I do. I make rap music. It’s not that great but it is. It’s cool », voilà ce que l’on peut entendre dans LIVE From The Fuck You. Le Californien a révélé récemment dans une lettre ouverte ses problèmes d’alcoolisme et sa lutte solitaire entraînée par son procédé créatif. Pas si évidemment d’assumer un statut de rappeur ? Probablement. L’artiste au blase d’acteur se revendique avant tout comme un poète, Rap Album Two est un recueil, une manière pour lui d’exprimer son quotidien et ses déboires. Aucun doute, Jonwayne ne prendra pas de pincette pour nous livrer ses rimes acérés. Pas d’égo trip ni d’histoire de grand banditisme, c’est avec son vécu aussi lourd que sa voix qu’il vient non seulement rapper mais surtout conter sa douleur.

« And on the way I know I gave away some friends / And everyday I wish that we could speak again / But every time I want to make it right I freeze up in the vision of the shadows of my demons who went out of sight »

A la première écoute, l’album de l’Américain n’est pas si facile d’accès. Le ton est donné sur TED Talk : l’arpège de piano glace le sang, le beat fait froid dans le dos et les paroles de Jonwayne son débitée lentement, comme s’il se délectait de notre angoisse. Pas de répit, sur le titre suivant on l’entend s’énerver sur un fan venant l’interpeller sur fond de contre-temps et de notes tranchantes. Accosté dans une fond de salle de restaurant, l’interlocuteur qui est d’abord étonné de la profession de ce barbu aux cheveux longs se fait rembarrer non sans une pointe d’amertume. Rapidement, on comprend que le rappeur ne va pas s’éterniser sur les plaisirs de la vie mais qu’il va plutôt nous exprimer ses luttes, sa douleur et ses tiraillements. Les notes tendues de violon dans Human Condition renforcent cette atmosphère grave et pesante. La colère atteint son paroxysme sur The Single, où le rappeur reprend plusieurs fois son intro à coup de « fuck » catégoriques.

« I wrote my poems to stay in my zone / Why would I go to church if I can be a god on my own ? »

Out Of Sight amène un renouveau. Le rythme s’accélère et la mélodie s’intensifie. Le sourire apparait sur un visage jusque là concentré sur la partition. Les premières notes de Paper viennent donner un peu d’air. Même si le ton n’a pas changé, les productions se veulent plus légères et apportent un rythme plus soutenu que précédemment. Rassurez-vous, les thèmes abordés n’en sont plus joyeux pour autant. City Lights continue de nous faire espérer le début du printemps. Le piano est aérien, aussi léger que le vol du papillon tandis que Jonwayne nous explique qu’il se sent mieux le ventre rempli de gin. Après l’IRM que nous fait passer Rainbow, on repart avec le sourire en attendant le début de Afraid of Us. Plus rythmé et chanté que les autres titres, celui-ci se distingue clairement du reste de l’album. Pourtant, le Californien n’en oublie pas pour autant de traîner son spleen et nous raconte ses chagrins d’amour, la façon dont il fantasme le fait d’être père. Le rappeur est dur avec lui-même et ne s’épargne en aucun cas. Il faut attendre Blue Green pour être touché par la grâce. Entre l’arpège de guitare aussi beau que délicat et la voix de Low Leaf, on en oublie presque que le rappeur fait une nouvelle fois part de sa crainte de l’alcool.

« Look at this people, counting on me when I can’t even count on myself / Look at this homies, so sure of me when I’m not so sure of myself / I need help »

Rap Album Two fait figure d’ovni dans le stéréotypé rap game actuel. Là où d’autres auraient tendance à gonfler les muscles, faire rugir le moteur et tirer à vu avec une AK47, Jonwayne préfère se mettre à nu. Son album n’est pas là pour nous faire danser, groover, et il n’est pas là non plus pour nous faire ressentir un quelconque sentiment de puissance. Au contraire, Rap Album Two est une histoire, un livre ouvert parlant de l’humain et de ses vices, de ses tiraillements. On navigue dans un hiver que Ned Stark n’aurait pas renié et il n’est pas joué d’avance qu’un mur de glace soit suffisant pour retenir les flots mélancoliques qui s’en dégagent.
Après plusieurs écoutes, on constate que cette atmosphère lourde exprimée tout au long des titres est nécessaire pour sublimer les textes de Jonwayne. Lui, qui se livre à ciel ouvert dans cet album à l’allure autobiographique, surprend et interpelle. On ne ressort pas indemne des multiples écoutes requises pour cerner les moindres recoins de l’esprit du rappeur. Compassion, colère, tendresse, pitié… nos sentiments sont mis à rude épreuve et ne sont en aucun cas épargnés. Rap Album Two ne s’écoute pas, il se vit. Et pour pouvoir communiquer en temps réel avec Jonwayne, c’est à la Bellevilloise qu’il faudra se rendre pour son concert parisien le 1er mars.

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Antoine Roche Mathieu Garces

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